Smorgon



Molodetchno et Smorgon sont distants d’une quarantaine de kilomètres à peine. Le bus filait sur une route secondaire traversant des paysages de prairies avec par-ci par-là quelque troupeau de vaches. Aux pâturages succèdent des forêts aux maigres bouleaux. On passe quelques rares villages aux isbas colorées. Ces maisons traditionnelles en bois et aux couleurs vives sont ornées de boiseries sculptées. Des palissades en bois entourent demeures et potagers. A un arrêt, une femme monta à bord, avec à chaque main un seau rempli à ras bord de baies rouges. Elle resta debout à côté du chauffeur, contente de soulager ses bras de son lourd chargement. Elle revenait peut-être des bois pour aller vendre les fruits de sa cueillette ou en faire de la confiture.
Le soleil fit son apparition et tapait contre les vitres du bus. La chaleur devenait suffocante. Déjà, le bus pénétrait le bourg. Smorgon est une ville de 40.000 habitants. Elle avait été entièrement détruite par l’artillerie allemande durant la Première Guerre mondiale. Je me rapprochai de l’endroit visé avec des doutes et seulement une certitude.
Doutes quant à la qualité des informations que j’allai pouvoir glaner sur place et la certitude que mon grand-père avait passé plusieurs mois, terré dans les tranchées quelque part sur la ligne Krewo-Smorgon-Lac Narotch-Tweretch longue d’une centaine de kilomètres. C'est quelque part sur cette ligne de front que mon grand-père fut blessé par un éclat d’obus en juillet 1916.
En 1916, la ligne de front formait un demi-cercle autour de Smorgon. La ville était tenue par les Russes mais les tranchées allemandes étaient à quelques centaines de mètres seulement de la ville et la touchaient même dans sa partie nord.
De l’arrêt de bus à la bibliothèque, j’avais marché sous un soleil de plomb. Arrivé devant la bibliothèque, je trouvai porte close. Elle était fermée pour la pause-déjeuner. Passablement déshydraté, je traversai la route pour m’installer à la table d’une terrasse. Elle se composait d’une tente en matière plastique rouge aux couleurs d’une marque de bière locale. La tireuse à bière était en panne. La serveuse avait les mains empêtrées dans les flexibles et je devinai à sa mine déconfite qu’un choix de substitution s’imposait. Je me rabattis sur un grand verre de kvas. Comme les faucheurs dans Anna Karénine de Tolstoï, je me désaltérai avec cette boisson fermentée à base de pain qu’on trouve couramment depuis le moyen-âge dans les territoires de l’ancienne Russie.
A la bibliothèque de Grodno, on m’avait conseillé de rencontrer Vladimir Ligouta, ex-colonel de l’armée et auteur de plusieurs livres ayant pour thème la Première guerre mondiale dans la région de Smorgon. J’espérai le trouver par l’intermédiaire de la directrice du musée du raïon de Smorgon ou du directeur de la bibliothèque.
Au lendemain de la Grande Guerre, la Tchéka avait été abritée dans le bâtiment de l’actuelle bibliothèque. Boumaï Alexeï Mikhailavitch, son directeur me reçut dans son bureau qui datait peut-être de cette période. Le pupitre en bois massif accusait l'âge, il supportait des tas de documents et un vieux téléphone à cadran en bakélite. Même celui de la chambre d’hôtel à Lida paraissait moderne en comparaison. Je me demandai s’il était encore fonctionnel mais il n’était pas enterré sous les piles de dossiers ou de livres qui se trouvaient tout autour. La réponse ne tarda pas à arriver car Boumaï décrocha le combiné et téléphona à deux reprises. Peu de temps après, une jeune femme, professeur de français dans une école des environs, nous rejoignit. Elle était venue à la demande du directeur et nous proposa ses services d’interprète. Le directeur suggéra de nous rendre au musée du raïon afin d’y rencontrer la directrice, Nadejda Markova. Le directeur, l’interprète et moi, nous fûmes reçus dans la salle d’exposition du musée.
En 1916, mon grand-père avait quitté le front de l’Artois pour le front russe. A cette occasion, il fut affecté au Füsilier-Regiment Fürst Karl-Anton von Hohenzollern Nr. 40 puis au Reserve Infanterie Regiment Nr. 249, formé la même année. Nadjda Markova n’a pas pu me confirmer que l’un ou l’autre de ces régiments était stationné autour de Smorgon par contre elle alla chercher avec son assistante un énorme panneau sur lequel figurait le plan du système de défense de l’armée russe. Il était riche d'enseignement, les lignes de défense successives et chaque tranchée y étaient représentées. Il avait été réalisé par les cartographes de l'état major russe et le tampon siékreti apparaissait visiblement.
La carte ne concernait que la partie sud allant du nord de Smorgon à Krewo. Il s’agissait d’une copie du plan dont l’original est conservé à Moscou aux Archives d’état de la guerre. La directrice m’expliqua que les combats entre 1915 et 1917 avaient été violents entraînant des pertes par dizaines de milliers.
voir les photos :

Commentaires

Gosia a dit…
ah, HDR.... :)

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