samedi 20 septembre 2008

En route pour la Biélorussie



Après quelques heures d’attente à la gare de Vilnius, je me dirigeai vers la plateforme pour prendre le train 306 Vilnius-Minsk de quatorze heures seize. Un court voyage de deux cents kilomètres qui nécessite tout de même quatre heures et quinze minutes.
Le train des chemins de fer biélorusses était déjà à quai, je remontai le convoi pour trouver le wagon numéro 2 où j’avais une place réservée. A l’arrière de chaque wagon, la provodnitsa en uniforme bleu se tenait au garde à vous au pied des trois hautes marches qui donnent accès au train. C'est elle qui dans chaque wagon des trains de l’ex-bloc soviétique contrôle la validité des billets, sert des boissons chaudes, distribue le pack couchage, veille à l'ordre et à la sécurité des voyageurs et s'occupe aussi du nettoyage.

Arrivé à sa hauteur, l'hôtesse me lança -Vach biliet!Je lui remis mon billet et mon passeport, elle vérifia mon titre de voyage, mon passeport et me pria de monter.
Mon wagon de type « platzkart » correspond à une troisième classe. C’est celle que je préfère. Elle est bien moins chère que les wagons de type « lux » de la première classe et presque aussi confortable que les « koupé » de la deuxième classe, et l’on peut plus facilement rencontrer des gens et entamer une discussion. Il reste la quatrième classe qui correspond au confort des trains régionaux mais on est assis sur une banquette en bois très inconfortable pour un long voyage.
Les trains même de grandes lignes sont souvent vieillots et datent encore de l’époque de la guerre froide. C’est avec émotion que j’emprunte ces trains vestiges d’un temps révolu.
Mon wagon restait à moitié vide. L’obligation de visa établi entre les deux pays ne facilite pas les déplacements. En 1989, le mur de Berlin tomba. Allemands de l’Est et de l’Ouest pouvaient à nouveau circuler librement. En 2004, l’Europe s’élargit et passe à vingt-cinq. Pendant plusieurs décennies les Polonais pouvaient rendre visite à leur famille habitant en Biélorussie et vice versa. Depuis, l’Europe pour laquelle la liberté est un symbole fort, a élevé de nouveaux murs et ces mêmes familles ne peuvent plus se voir car les visas sont chers et difficiles à obtenir.
Je m'installai à l'intérieur du box, composé de quatre couchettes en moleskine rouge, où j'avais ma place réservée. Dans le platzkart, les compartiments n'ont pas de séparation avec l'allée centrale car ils sont raccourcis pour permettre au couloir central d'accueillir une rangée supplémentaire de couchettes. Les personnes qui mesurent plus de un mètre soixante-quinze ont, en position étendue, les pieds qui dépassent légèrement dans l'allée. Cela donne, suivant le cas, une image plutôt amusante au couloir. Je m'installai confortablement sur ma couchette.

Le convoi ne tarda pas à s’ébranler. Rien de comparable avec les trains modernes d’Europe occidentale qui vous emmènent dans une atmosphère feutrée, avec des accélérations linéaires, sans la moindre secousse et à des vitesses vertigineuses vers votre destination. Ici, les trains sont des dinosaures en voie d’extinction qui se meuvent lourdement, avec des articulations grinçantes qui limitent leur vitesse. Au moment du départ, des secousses se transmettent de wagon à wagon. Ensuite, une fois la vitesse de croisière atteinte, le passage des roues sur les interstices non soudés des rails rythment bruyamment le voyage par des secousses. Elles bercent ou agacent selon les capacités du voyageur à trouver le sommeil car ces trains d’une autre époque offrent de la catégorie lux à platzkart des couchettes. Chacun dispose ainsi d’un emplacement réservé où il peut s’allonger. L’épaisseur de la couche est fonction de la classe choisie. Même pour un voyage de quelques heures le confort maximum est garanti, le voyageur reçoit un sachet scellé marqué à l'enseigne des chemins de fer contenant deux draps, une taie d’oreiller et une serviette propres mais également un savon, une nappe hygiénique pour les toilettes.
Ce service systématique dont bénéficient encore tous les voyageurs de l’ancienne URSS vient de l’étendue du pays. De Minsk à Vladivostok, il n’y a pas moins de onze fuseaux horaires. Le train Moscou-Vladivostok couvre plus de neuf mille kilomètres et mets deux cents heures pour arriver à destination, mieux vaut donc pouvoir voyager allongé.
Les voyages en Biélorussie m’ont toujours réservé des surprises, visa obtenu in extremis, attentes interminables et contrôles tatillons à la frontière. Allait-il en être autrement cette fois-ci ?
La provodnitsa passa une première fois pour distribuer le pack couchage. Je m'en servis comme simple coussin. D'autres voyageurs s'étaient déjà mis à l'aise et avaient dressé leur lit. Sur les tablettes, placées sous les fenêtres, des provisions faisaient leur apparition, gâteaux secs, boîtes de bière et tasses de thé. Le train roulait depuis un quart d’heure et déjà il ralentissait, puis stoppa pour un bref arrêt en gare de Naujoji Vilnia, ville de la banlieue de Vilnius.
L’hôtesse distribua aux ressortissants de l’Union européenne les classiques formulaires d’entrée et de sortie de la CEI à compléter.
L’arrêt suivant était à Kena au poste frontière ferroviaire situé à une dizaine de kilomètres de la frontière géographique. Les douaniers lituaniens, équipés de terminaux informatiques accrochés autour de la taille, firent glisser les passeports dans un lecteur pour interroger une base de données.
Au bout d’une demi-heure l’ensemble du train était vérifié et la rame se remit à rouler.
Vers quinze heures trente, le train s’arrêta au poste frontière ferroviaire de Goudagaye situé cette fois-ci à une dizaine de kilomètres à l’intérieur du territoire biélorusse. Une équipe de sept à huit douaniers montèrent dans le train. Après quelques minutes, un douanier s’approcha de moi. Spontanément, je lui tendis mon passeport et mon formulaire d’entrée-sortie. Il tamponna mon passeport et me dit :
- Meditzsinskaya strahovka !
Le douanier me réclamait une police d’assurance médicale.
Je n’en avais pas. Je lui expliquai qu’à chaque fois que je m’étais rendu en Biélorussie j’avais souscrit à l’assurance soit à la douane, soit à l’aéroport. Mais il ne voulut rien entendre et il partit en emportant mon passeport. Il revint quelques minutes plus tard accompagné de son chef qui s’exprimait et me dit :
- Vous devez retourner à Vilnius pour acheter une assurance médicale, et il me demanda de descendre du train.
Je voyais mes espoirs de rejoindre Minsk en fin d’après-midi s’évanouir, pire je devais retourner à Vilnius pour aller trouver cette assurance médicale on ne sait trop où.
Je rassemblai mes bagages en espérant jusqu'à la dernière minute que le douanier me dise de rester et qu’il s’agissait d’une plaisanterie. La situation était grotesque mais vraie. Je me retrouvai sur le quai et bientôt le train s’éloigna.

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