Bloqué à Goudagaye



On m’emmena derrière le bâtiment de la douane, à l’intérieur d’une cabane située au fond d’une cour. On me montra un tabouret à côté de la porte et je pris place. Dans la pièce un téléviseur accroché au mur monopolisait l’attention des occupants. Il passait une course de Formule 1, le grand prix de Grande-Bretagne. A côté de moi, un couple de touristes était déjà installé. Un douanier entra suivi d’une femme en pleurs âgée d'une cinquantaine d'années. Elle s’installa sur un tabouret sans s’arrêter de verser des larmes. Elle devait être Russe ou Biélorusse et je me demandai quelle était la raison de sa venue. Son passeport n’était-il pas en règle ?
Les douaniers entraient et sortaient de la pièce. A chaque venue, ils profitaient de l’occasion pour suivre la course pendant quelques instants. Il pleuvait à Silverstone et les bolides entraînaient des nuages d’eau dans leur sillage. Les douaniers finirent par quitter tous la pièce. Je questionnai mes voisins.
Ils venaient de Stockholm. Elle était Italienne, fine et jolie, le teint hâlé par le soleil. Lui était Suédois, grand et blond. Le profil scandinave lui collait à la peau.
Nous osâmes une sortie dans la cour pour profiter du soleil et poursuivre notre discussion. Ils voyageaient depuis une quinzaine de jours en Ukraine, dans l’est de la Pologne et les Pays Baltes. Le matin même, ils avaient acheté à l’ambassade de Vilnius un visa pour la Biélorussie. Ils comptaient profiter de la proximité de Minsk pour y passer une journée avant de retourner à Stockholm. Pour chasser l'ennui, nous discutions de nos voyages respectifs, ils me parlèrent de Stockholm et moi de la capitale biélorusse.
Cela faisait environ deux heures que nous étions arrivés à Goudagaye et nous restions sans aucune information, à attendre à proximité du cabanon. On se sentait un peu en prison. Nos gardiens étaient réunis autour d’une table placée sous une pergola, à une dizaine de mètres de nous. On entendait leurs rires et leurs discussions bruyantes. Nous attendions probablement l’arrivée du prochain train pour Vilnius. Je décidai d’aller parler au chef des douaniers.
C’était un homme plus jeune que ses collègues, dans d’autres circonstances je l’aurais certainement trouvé sympathique. Je lui expliquai qu’à chacun de mes voyages en Biélorussie, j’achetais mon assurance sur place et que je ne demandais qu’à faire de même. Mais à Brest par exemple, le flux des voyageurs est plus important et une compagnie d’assurance a son bureau sur place. Nous n'étions pas à Brest, ici il y avait trop peu de voyageurs étrangers ce qui ne justifiait pas la présence d’un tel bureau.
Je lui demandai s’il lui était possible d’appeler une compagnie d’assurance mais il ne pouvait le faire pour moi. Il me prêta tout de même son téléphone portable pour appeler une connaissance à Minsk. Je réussis à la joindre et elle se chargea de contacter la compagnie d’assurance. Elle me rappela sur le téléphone du douanier pour me dire qu’un agent viendrait à Goudagaye. Une heure plus tard, la représentante de la compagnie d’assurance arriva.
Les Suédois payèrent un dollar américain chacun pour pouvoir passer une journée à Minsk. Pour mon séjour de vingt jours, la jeune femme me demanda dix dollars américains. Je n’avais pas de dollars et je lui tendis un billet de dix euros. Mais elle n’acceptait pas les euros ! Je lui proposai alors de ne pas me rendre la monnaie, sachant que dix euros représentent seize dollars américains, mais rien n’y fit. Même en Europe, l'euro n'avait pas encore supplanté la monnaie américaine ! Finalement, je résolus le problème en la payant en litas, la monnaie lituanienne.
A 19 heures, nous étions, les Suédois et moi, sur le quai à attendre le train dont l’entrée en gare était imminente. Le chef des douaniers s’approcha de nous à pas vifs et nous interpella. Il y avait un nouveau problème !
- Vous ne pouvez pas prendre le train. Votre billet n’est plus valable et vous n’avez pas de roubles biélorusses pour payer votre voyage!
Comment avait-il deviné ? L’exportation de roubles étant interdite, cela allait de soi.
- Je vous suggère de prendre un taxi pour vous rendre à Minsk ! il nous montra de sa main trois taxis garés à l’arrière de la gare. Les chauffeurs devaient s’ennuyer ferme. L'un d'eux s’avançait déjà vers nous, trop content de sortir de son inactivité.
Cela sentait l’entourloupe et je ne m’étonnais plus de rien mais de toute façon nous n’avions pas d'autre choix. Nous discutâmes le prix avec le chauffeur, il nous annonça un prix approximatif de 250.000 roubles mais précisa que la valeur exacte sera celle donnée par le compteur.
Nous embarquâmes trop contents de quitter les lieux.
Le taxi filait à toute allure, bien au-delà des limites autorisées. Je n’étais pas rassuré. Dans ces cas-là, ma recette habituelle est de sortir mon appareil photo et de shooter les paysages.
A quelques kilomètres de Minsk nous vîmes des gyrophares au loin devant nous. Le chauffeur ralentit craignant un contrôle de police. Un cycliste venait de se faire renverser par une voiture. Il gisait sur la route recouvert d’une couverture. Seules ses jambes dépassaient. Ses pieds étaient nus, il avait perdu ses tongs qui se trouvaient un peu plus loin sur la route, non loin de son vélo déformé sous la violence du choc.
Deux heures et demie après notre départ de Goudagaye, il nous déposa à la gare centrale de Minsk. Là, je changeai des devises pour payer ma part du taxi, puis passai un coup de fil au propriétaire du studio que j'avais réservé. Le couple de Suédois prit un taxi pour rejoindre l’hôtel et moi je me dirigeai vers mon lieu d'hébergement.

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