Deux, trois bonnes raisons pour ne pas abandonner l’Ukraine – (1) Le mémorandum de Budapest et l’enclave de Kaliningrad

par Rémy Brauneisen


photo - Le château de Königsberg vers 1890


Après le crash du MH 17, la communauté internationale n’a ressenti aucun signe de désescalade dans l’est de l’Ukraine. Mercenaires, tanks, véhicules de transport de troupes blindés et versions améliorées des orgues de Staline continuent de traverser la poreuse frontière avec la Russie, et selon le Pentagone et l’OTAN, les transferts concerneraient de l’artillerie de plus gros calibre. L’armée russe selon les accusations des États-Unis procéderait à des tirs d’artillerie depuis la Russie, et les forces ukrainiennes qui essaient de reprendre le contrôle de la frontière se trouvent prises entre deux feux.

A Bruxelle, les ambassadeurs des Vingt-Huit négocient depuis trois jours pour trouver de nouvelles sanctions envers la Russie. Elles iraient au-delà des quinze personnes physiques et dix-huit organisations rajoutées vendredi soir à la liste. Les négociations dureront probablement jusqu’à mardi. Les sanctions supplémentaires concerneraient les secteurs de l’énergie, des finances et de l’armement. La liste sera ensuite soumise pour validation aux chefs d’État de l’Union européenne. La réactivité n’est pas le point fort de l’Union européenne, et à moins d’une profonde réforme des institutions, l’on aura toujours du mal à parler rapidement d’une seule voix. Cette lenteur excessive à réagir a certainement facilité à Vladimir Poutine l’Anschluss de la Crimée.

Ce matin, Nick Clegg, le vice-premier ministre britannique relance l’idée de priver Vladimir Poutine de la coupe du monde de football en 2018. Il affirme qu’ « il est impensable d’offrir la coupe du monde à la Russie maintenant que l’Ouest sait qu'elle a fourni les armes aux rebelles séparatistes qui ont causé la mort des 298 passagers du vol MH 17 ». L’idée de déplacer la coupe du monde 2018 en Allemagne a été lancée par des hommes politiques allemands et néerlandais, deux jours plus tôt. Cette suggestion a été balayée d’un revers de la main par le président de la FIFA. Nick Clegg ajoute qu’il devrait en être de même pour le premier grand prix de Formule 1 prévu en octobre prochain à Sotchi.

Mais ni les États-Unis ni l’Union européenne ne reconnaitront l’annexion de la Crimée et les quelques voix dissonantes qui disent que la Crimée doit être Russe, car elle l’a toujours été, émettent un argument bien dangereux, car une fois de plus on créerait un fâcheux précédent qui justifierait des agressions futures. En fait, après avoir été grecque, byzantine, tatare, ottomane, la Crimée devient russe à l’issue de la guerre russo-turque de 1768-1774. Pour mieux russifier la presqu'île, Staline fait déporter des centaines de milliers de Tatares en Sibérie. C’est finalement Nikita Kroutchev qui offre à l’Ukraine la Crimée sur un plateau pour fêter le 300e anniversaire de la réunification de la Russie et de l’Ukraine. Après la dislocation de l’Union soviétique, le mémorandum de Budapest est signé le 5 décembre 1994. Celui-ci garantit la sécurité, l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. En échange de la protection des garants et signataires (USA, Royaume-Uni et Russie), l’Ukraine accepte d’abandonner un impressionnant arsenal de 1900 têtes nucléaire se trouvant sur son territoire.

Alors si nous laissons Vladimir Poutine annexer la Crimée, pourquoi Angela Merkel, plutôt que d’annexer l’Alsace-Lorraine comme l’avait fait Guillaume II puis Hitler, ne revendiquerait-elle pas à l’avenir le retour à l’Allemagne de l’enclave de Kaliningrad au bord de la mer Baltique, entre la Pologne et la Lituanie ? On imagine mal la chancelière allemande se lancer dans une telle aventure. Pourtant l’origine allemande remonte au XIIIe siècle, avec l’arrivée des chevaliers teutoniques appelés au secours par le duc polonais Konrad Ier de Mazovie en 1226. Des colons allemands arrivent au fil des siècles de tout le Saint-Empire pour peupler la région et jusqu’en 1945, Königsberg est la capitale de la Prusse Orientale peuplée par des Allemands. Les Soviétiques se chargent ensuite du nettoyage ethnique. Une grande partie des habitants de la Prusse orientale est expulsée, dont la totalité des habitants de l'enclave de Kaliningrad.

De même si demain Xi Jinping, le président chinois, envoie quelques dizaines de milliers de petits hommes verts ou jaunes de l’autre côté du fleuve Amour que pourrait répondre la communauté internationale ? Ce cas de figure n’est pourtant pas totalement extravagant. La Russie tsariste a en effet imposé à la Chine la cession au milieu du XIXe siècle de la Mandchourie extérieure. Cette région au bord de la mer du Japon compte comme la Crimée deux millions d’habitants mais pour un territoire six fois plus vaste. Vladimir Poutine risque fort bien d’être pris à son propre jeu, un jour plus ou moins proche. Une probabilité qui augmenterait avec l’affaiblissement de la Russie du fait de possibles troubles dans le Caucase, des sanctions américano-européennes et de l’isolement du pays si Vladimir Poutine venait à poursuivre la déstabilisation de l’Ukraine. Avec le gigantesque accord gazier de 400 milliards de dollars conclu récemment entre la Chine et la Russie sur une durée de trente ans, le Kremlin ne pourra se payer le luxe de se fâcher également avec l'Empire du Milieu.

Dire que les traités internationaux sont faits pour être respectés est une lapalissade. Ils peuvent en revanche être dénoncés avec l’unanimité des signataires, voire des Nations unies, et un véritable référendum (comme celui qui a ce qui n’a pas été le cas pour la Tchécoslovaquie en 1992) ce qui n'a pas été le cas pour le mémorandum de Budapest. En annexant la Crimée et en fomentant les troubles dans le Donbass, la Russie se comporte comme un État voyou hors du champ des valeurs du monde civilisé qui essaye de garder la main mise sur un pays qu’il considère comme un glacis défensif et une colonie.

Pour le moment, le triste jeu du président Poutine continuera de faire de nombreuses victimes civiles, les combats se situant dans des zones urbaines. Les rebelles utilisent des lance-roquettes multiples Grad contre les forces ukrainiennes ce qui inévitablement entraine une riposte de la même violence. Les civils, eux aussi, se trouvent pris entre deux feux.


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