mardi 20 mai 2014

Crimée, les faux espoirs ?

par Rémy Brauneisen


L'épave d'un sous-marin Bentos 300 à proximité de Sébastopol

En bon tacticien, Vladimir Poutine a annexé la Crimée. Tout était réglé comme du papier à musique pour son deuxième coup de main, le premier étant celui de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie en 2008. Comme un hippopotame bien gras, qui comme tout le monde le sait est un animal lent et à large bouche, l’Union européenne a juste eu le temps de pousser quelques beuglements d’étonnement et d’indignation en voyant l’ours saisir la Crimée dans sa gueule et l’emporter dans sa tanière. Barack Obama a donné de la voix,  mais en ajoutant immédiatement que toute réponse militaire était exclue.

Pour les Criméens, les lendemains sont parfois douloureux avec les prix de l’immobilier qui flambent, les touristes qui ne s’annoncent pas, et puis, il y a aussi pénurie d’eau, d’électricité, de liquidités et même de produits alimentaires.

Si le résultat du référendum parait indiscutable, rappelez-vous tout de même Staline qui disait que l’important n’est pas celui qui vote, mais celui qui compte les voix, il y a aussi une minorité tatare qui se méfie des Russes et à raison. Les Tatars qui occupent la Crimée depuis le XIIIe siècle ont été accusés par Staline de collaboration avec les nazis et les a fait déporter en Sibérie. Près de la moitié d’entre eux sont morts dans les goulags, souvent de faim. En 1897, les Tatars représentaient 35% de la population criméenne. En 1959, il n’y avait officiellement plus de Tatars en Crimée. Depuis 1990, 250.000 Tatars sont revenus en Crimée. Le week-end dernier, la communauté tatare a voulu célébrer le 70e anniversaire de leur déportation en Sibérie. La manifestation interdite par les autorités s'est tout de même tenue et aurait été dispersée par les hélicoptères militaires. C’est à la Russie de garantir maintenant les droits de la minorité ukrainienne (22%) et de la minorité tatare (12%).

La Crimée subira cette année une chute importante du tourisme. Une personne sur deux travaille pour ce secteur. L’an passé, la Crimée a reçu 6 millions de touristes, dont 70% d’Ukrainiens. Pour le moment le taux de remplissage reste très bas et la saison est bien compromise. En effet, comment convaincre plus de 4 millions supplémentaires de Russes à se rendre en Crimée l’été prochain, et puis surtout comment les faire atterrir puisque la péninsule n’a aucune voie routière avec la Russie ?
Si bien que le Kremlin parle de confier à la Chine la construction d’un pont ferroviaire et routier dans le détroit de Kertch, mais même si les Chinois ont l’habitude des gros chantiers et seront nombreux à la tâche, cela prendra tout de même plusieurs années.

La Crimée est une presqu’ile avec peu de ressources en eau potable et largement dépendante du continent. Depuis que Kiev a pris la décision de suspendre l’alimentation du canal de la Crimée du Nord avec l’eau du Dniepr, les agriculteurs n'ont plus assez d'eau pour leurs cultures et les récoltes de cette année seraient déjà compromises. La parade a peut être été trouvée par Moscou qui prévoit d’alimenter ce même canal avec l’eau de la rivière Biyuk-Karasu et de celle du réservoir de Tayganskoye.

Dans tous les cas, le futur des Criméens dépendra surtout du bon vouloir du Kremlin et le cout de l’annexion sera lourd pour une économie russe à la limite de la récession. En revanche celui-ci pourrait dissuader Poutine de s’approprier le Dombass, le bassin houiller de l’est de l’Ukraine, avec ses industries obsolètes, car là aussi, il faudrait mettre la main à la poche.

Rémy Brauneisen